J’adore les sorties en famille, surtout quand c’est la frangine qui invite. Cette semaine, elle nous a traîné, mon frère et moi, à la manif du COBP contre la brutalité policière. Je sors de chez moi et à vue de nez, la température est idéale pour une marche dans la rue.
Je m’engouffre dans le métro avec du techno dans les oreilles. Il est 13h30. En entrant dans mon train, je croise des amis de Trois-Rivières qui sont descendus à Montréal pour la manif, et je croise plusieurs autres personnes qui semblent se diriger vers la manif. Entre la station Berri-UQAM et Sherbrooke, le métro s’arrête soudainement. On dit dans l’interphone qu’il s’agit d’un problème technique, que ça devrait bientôt être réglé. Nous attendons un bon 20 minutes et quelqu’un (qui ne ressemble pas du tout à un manifestant mais plus à un consommateur de chez Simons, mais who knows) décide de sortir sur la rame de métro et de courir jusqu’à la station Sherbrooke, qui est à 2 pas. Personne ne suit son exemple, ça peut être dangereux. On nous dit finalement dans l’interphone que nous allons reculer jusqu’à la station Berri et sortir. Le train commence à reculer un peu et s’arrête. Les lumières s’éteignent, l’air est chaud et asphyxiant. Un bébé pleure.
5 minutes plus tard, un opérateur vient dans notre wagon et nous demande une faveur troublante :
« Je sais que ça va vous paraître bizarre, mais j’ai un truc à vous demander… ».
Un gars à côté de moi s’exclame « C’est quoi, vous allez nous faire pousser le wagon?? ».
« …. Ben… En fait, on vous demanderait tous de pousser avec vos pieds sur le plancher pour donner un élan au train. Nous sommes sur un petit plateau et ça empêche le train de reculer, il manque juste un peu de distance pour que ça fonctionne… ».
Han?
Gros éclats de rire.
Sans plus de cérémonie, le type part et tout le monde se met à pousser avec ses pieds… Pas besoin d’avoir un Bac en physique pour comprendre que si tout le monde pousse sans être coordonné entre les wagons, ça ne fonctionnera pas. Et même à ça.
Finalement, les gens se dirigent vers le wagon du fond et nous descendons dans la rame de métro par un marche-pied tenu par un policier. Près du marche-pied je croise le p’tit frère (qui est déjà plus grand que moi) avec ses amis, on rit ensemble, on se dirige prestement vers la station Sherbrooke et je pars l’initiative de scander « À qui le métro? À nous le métro! ».
Plus tard, on apprend que la raison officielle de l’arrêt serait qu’un manifestant aurait actionné la sonnette d’alarme du métro. Euh? On aurait entendu une sonnerie non? Je ne suis habituellement pas fan des théories paranoïaques, mais là c’est un peu n’importe quoi et j’adhère à la thèse que le métro a été volontairement stoppé par les autorités à cause de la manif.
Nous arrivons finalement au point de rassemblement, dont toutes les entrées (y compris l’intérieur du métro Mont-Royal…) sont bloquées par les anti-émeutes qui arrêtent tous les gens qui ont des bannières ou des pancartes parce que c’est considéré comme dangereux même si ce n’est pas illégal. Issshh… Bonne façon d’échauffer un peu les esprits.
Je croise la frangine devant un cordon de policier sur Mont-Royal et elle me demande de tenir la bannière de devant parce qu’une des personnes qui la tient doit faire un truc. Je suis devant le cordon avec la bannière, les appareils photos flashent. Hum. On nous dit qu’on ne peut pas passer. L’autre fille qui tient la bannière me lance presque son bout en décampant et on me hurle « Trouve quelqu’un d’autre, on passe par l’autre bord! ». Euh. Bon. Ok. Je suis un peu perdue, ça hurle de partout et des gens lancent des trucs lourds sur le cordon de policier. Pas mon département, moi je lance juste des roses sur les policiers pendant ce genre manif. Je file vers l’autre bord avec la bannière. Les organisateurs me disent de me mettre en avant et une autre personne prend l’autre bout.
Je vois la personne. Ooooh shit. Un de mes vieux « ennemis politique » qui date de mon implication au cégep du Vieux. On n’en perd jamais une pour s’insulter, et il fait parti d’une organisation que je déteste et qui me le rend bien. Il me regarde, réalise qui je suis et me fait un grand sourire narquois. « Qu’est-ce que je ferais pas pour la famille, ein?? », que je lui hurle. Pourtant, pendant la demi-heure que le parcours a duré, c’était un de ces instants rares et cristallisés où nous sommes soudainement devenus solidaires dans ce qui se passait autour, à croire que le passé n’existait plus entre nous 2.
Nous déambulons sur Saint-Denis. Il fait beau, chaud. Les gens prennent une bière sur des terrasses et je caresse vaguement l’idée de faire ça moi aussi. Je suis de bonne humeur, tout est presque calme et on se croirait dans une manif normale. Toutefois, je l’ai appris par la suite, c’est l’apocalypse derrière, les gens cassent tout et les policiers divisent les manifestants. Un gars s’est même fait rouler sur la main par une voiture de police. C’est une manif très chaotique (entre autre à cause des policiers et de certains manifestants plus échauffés) qui est dure à diriger même si les organisateurs/trices sont présents pendant une partie de la manif.
Au coin Saint-Denis/Sherbrooke, la manif se splite en plusieurs morceaux. Je me promène un peu. Je vois un caméraman (de rad-can si je me souviens bien) avec un casque de hockey rouge écrit Press dessus, sur lequel sont recroquevillés un preneur de son et un journaliste bien vêtu. Ils avancent tous lentement, les genoux un peu fléchit et les 3 bien soudés. Je suis héberluée et hilare. Ben voyons donc! On est pas en Irak! Ou à Beyrouth.
Je cherche pour voir si il y a des arrestations de masse et voir si mon frère est dedans. Je vois un cordon de 20 policiers devant la station Sherbrooke. Je m’avance et je regarde derrière. Un des flic, débonnaire, me lance « Coudonc mademoiselle, êtes-vous en train de magasiner? ». Je me retourne en disant que je me cherche justement une matraque et je me promène devant eux en regardant leurs matraques et en commentant. Il a l’air de me trouver bien comique et me conseille de me « transformer en courant d’air » et en sous-entendant que je pourrais être arrêté. Je lui rétorque qu’il ne peut quand même pas m’arrêter parce que je suis sur le trottoir… Mais je m’éloigne quand même et il me lance un « bonne journée, mademoiselle! » plein de bonhomie. Presque sympathique.
Je marche vers l’Ouest et je tombe sur des amis, on se dirige vers Sainte-Catherine. Là, c’est le chaos. Un gros tas de gens sont encerclés et arrêtés, j’essaie de voir si j’en reconnais. On va ensuite vers la place des arts. Woa. Pleins de barricades, des morceaux de briques partout, etc. On glande un peu, on rigole des policiers qui sont dans le buidling Desjardins et on part vers le centre-sud manger.
Bon, c’était assez intense, je n’avais jamais vu ça. Pour citer le COBP :
« Dès le vendredi soir, la Gendarmerie Royale du Canada a réussi à convaincre le café-bar l’Escalier de fermer ses portes alors qu’une activité de financement pour le COBP y était organisée. Dimanche, avant même le départ de la marche, le ton était donné alors que de nombreux protestataires étaient fouillés illégalement, certains même brutalisés par des policiers dont le numéro de matricule était dissimulé. Au moins cinq individus ont d’ailleurs été arrêtés alors qu’ils n’enfreignaient aucune loi. Vingt minutes avant l’heure de ralliement, le métro de Montréal a été fermé entre les stations Berri-UQAM et Beaubien, et certains agents du SPVM en profitaient au métro Sherbrooke pour intimider et menacer de violences physiques quiconque irait à la manifestation. Malgré tous ces inconvénients et les discours démagogiques tenus par les responsables policiers la semaine dernière, le rassemblement a été le plus populeux de l’histoire du 15 mars, avec une participation minimale de 2000 personnes. ».
Toutefois, disons que certains manifestants n’ont pas fait dans la dentelle. Je trouve ça poche pour le COBP, qui planche sur d’autres dossiers pertinents mais qui voit son travail et sa crédibilité un peu détruits par ce genre d’attitude, et ça détourne l’attention sur d’autres enjeux que les revendications de la manif. Pour reciter le COBP :
« Nous espérons sincèrement que les médias prendront le temps de discuter sérieusement des graves enjeux que nous avons tenté de communiquer aujourd’hui à l’ensemble de la population. Le meurtre de Fredy Villanueva est certes chargé en émotion, mais il est surtout révélateur d’un problème plus large, l’impunité policière. Depuis 1987, 43 personnes ont été tuées par des agents du SPVM qui n’ont jamais été condamnés, dans aucun de ces cas, ni pour meurtre ni pour homicide involontaire. Depuis 2001, le Taser a été impliqué dans plus de 300 morts en Amérique du Nord. La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec a aussi reconnu la police montréalaise coupable de profilage racial l’année dernière. Quotidiennement, les pauvres, les immigrants, les marginaux et les protestataires sont victimes d’abus illégitimes de la part des polices à travers le monde. Nous serons donc encore là, toute l’année, pour surveiller le travail des policiers et le 15 mars 2010 pour souligner la 14e Journée internationale contre la brutalité policière. ».
Mais en même temps, jusqu’à quel point peut-on contrôler ce qui se passe… Quand les manifestants sont encadrés par ceux-mêmes qu’ils dénoncent, c’est assez difficile.
Publié par exovirtuelle