Culture participative?

Un article que Simon Tremblay-Pepin et moi avons écrit il y a quelques temps, mais il n’est pas passé dans la lettre ouverte du devoir et de la prese donc je le publie ici! Sujet moins d’actualité, mais bon…

Consultations pré-budgétaires sur le Web

Culture participative?

Le 13 février dernier, le ministère des Finances a annoncé le début des consultations prébudgétaires sur Internet en invitant les citoyen-ne-s à remplir un questionnaire sur le web. Certains ont présenté cette consultation comme un pas en avant, alors que, pourtant, les limites de l’exercice sont telles qu’elles font la démonstration de l’échec du « consultationnisme ».

Une série de questions dirigées

Pour participer, nous devons nous rendre sur le site web du ministère, qui soumet un questionnaire contenant une série de six questions. La dernière porte uniquement sur l’âge et le sexe du répondant, alors que la cinquième est facultative : on demande votre avis sur « les autres actions qui pourraient être entreprises par le gouvernement afin de bâtir le Québec de demain ? »… en 250 mots.

Le centre de la consultation tient donc en quatre questions. On vous demande d’abord, à des fins statistiques, si vous avez été touchés par la crise et comment. La deuxième question vise à savoir comment le gouvernement pourrait combattre la crise. Le choix de réponse permet de sélectionner un des trois thèmes mis de l’avant par le ministère lors de l’énoncé économique de janvier, ou d’offrir une réponse « Autre » et d’expliquer en 150 mots comment réaliser votre proposition. Outre le choix de réponse dirigé, cette question est celle qui laisse le plus de place aux citoyen-ne-s.

Les deux questions suivantes montrent le vrai visage de cet exercice prétendument démocratique. La troisième vous demande de choisir vos trois priorités pour « atténuer les impacts de la crise économique sur les finances publiques » parmi les choix suivants : couper dans les programmes sociaux, augmenter les tarifs ou suspendre les versements au fonds des générations. Aucune possibilité de proposer autre chose. Si, par exemple, vous pensez qu’on ne doit en aucun cas couper dans les programmes sociaux, vous devez arrêter d’être « consulté » à ce moment-là car le ministère ne veut même pas vous entendre.

La quatrième question est tout simplement un concours de popularité entre les dernières mesures adoptées par le gouvernement du Québec. On vous demande de choisir entre des grands projets du gouvernement que le parti libéral mettait déjà de l’avant lors des élections de l’automne dernier (Plan Nord, entente France-Québec, accord sur la mobilité, etc.). L’équivalent d’un vote par applaudissement, en somme.

Participation?

La simple lecture des questions montre que le ministère est prêt à consulter dans la mesure où on lui donne les réponses qu’il veut entendre. Que fera-t-il ensuite de ces réponses? Aucune obligation ne le lie à ce qu’il reçoit de la population, dont il pourra se servir pour justifier ses décisions à volonté, mettant à l’écart les critiques ou les désaccords.

Tout cela se transforme, au final, en une entreprise de relations publiques dans laquelle le gouvernement du Québec tente de paraître « à la page » et « à l’écoute » du Québec. Rappelons que quand la population descend dans la rue pour conserver une montagne, obtenir de meilleures conditions de travail ou s’opposer à une centrale au gaz, ce même gouvernement fait la sourde oreille ou répond à coups de décrets.

Cette attitude est symptomatique d’une certaine vision de la démocratie. Ici, on consent momentanément à « tendre l’oreille » vers la population. Celle-ci n’a aucun pouvoir décisionnel et se lassera vite de participer à des exercices sans conséquences. On lui reprochera ensuite volontiers son apathie et son cynisme, qu’on aura pourtant largement créé à force d’espoirs déçus et de « consultations » qui ne changent rien.

Les exemples de participation à la prise de décision politique sont pourtant nombreux. On pense aux budgets participatifs (dont on est bien loin ici), mais aussi à des expériences démocratiques locales très intéressantes qui ont lieu actuellement en Amérique latine. Ces expériences redonnent à la population du contrôle sur sa vie et lui permet de participer à la prise de décision en tant que telle, et non seulement d’émettre ici et là son opinion.

Non content d’avoir transformé la politique électorale en cirque où les engagements n’ont plus de portée ni d’intérêt, voilà que notre establishment politique, voulant singer le succès d’Obama, transforme la démocratie participative en une consultation bidon sur le web. Ceux qui applaudissent devant cette « avancée » pour la politique 2.0  ne voient pas en quoi un tel faux-pas est en fait un recul de plus. Cette consultation ineffective vient légitimer une stratégie déjà écrite dont l’échec inévitable sera expliqué par les « lois naturelles » du marché, à propos desquelles aucune consultation n’est d’ailleurs prévue.

6 réponses à Culture participative?

  1. Michael dit :

    Je comprends ce qui motive la rédaction de ce billet, mais pour avoir vu la situation de très près, je pense qu’un réel petit pas en avant est préférable à un grandisoe mais très hypothétique bond de géant.

    Tout le monde savait, dès le début, que ce ne serait pas parfait. Personne ne crie au génie ou n’applaudit à s’écorcher les mains à ce que je sache. Mais à force de frapper tout ce qui bouge de manière partisane, on finit pas dégoûter qui que ce soit de travailler pour l’amélioration graduelle des choses.

    Le “juqu’auboutisme” est rarement ancré dans le réel, et pousse souvent à des analyses plus démagogiques et partisanes qu’à une réelle avancée. Au-delà de critiquer les moyens, il faudrait peut-êre participeer davantage à la création d’une culture de collaboration, et celle-ci ne peut pas se développer dans une atmosphère de partisanerie et de dramatisation.

    Toutes vos recommandations sincères pour améliorer les choses sont cependant les bienvenues!

  2. J-M dit :

    Je ne suis absoluement pas d’accord avec toi Anne-Marie. Cette supposée consultation ne sert à rien et c’est très bien ainsi. Je ne souhaite pas que les décisions financières de l’État soient prises en fonction d’un sondage sur Internet. Je souhaite que les décisions soient prises par une personne (ou un groupe) qui a les compétences nécessaires pour faire les choix.

    La démocratie populaire n’a pas sa place dans toutes les décisions de l’État. Parfois un leader doit voir à long terme et prendre des décisions qui vont dans le sens contraire de la volonté populaire. C’est même absoluement nécessaire et vital.

    D’ailleur les manifestations dans la rue ne représentent pas du tout la population en général. Ce que tu affirmes est totalement faux. Les manifestations sont plus souvent qu’autrement l’oeuvre des lobbys organisés et financés par des subventions du gouvernement. ”Les forces du statu quo”

    Quand on sait que 42% des québécois ne payent pas d’impôt, il est difficile de trouver légitime de demander à 100% des gens comment dépenser l’argent des impôts…

  3. exovirtuelle dit :

    @ Michael : Merci pour ton intervention :)
    Je préconise une culture participative, mais je pense qu’on ne passe pas par le même chemin. M’enfin, sans rancunes, je pense tout de même que tu fais du bon travail.

    @J-M : Mouhahaha c’est rare qu’on soit d’accord toi et moi sur les questions politiques ;p

    Moi non plus je ne souhaite pas que toutes les décisions précises soient prises en fonction d’un sondage. Toutefois, je pense que les grandes orientations doivent être décidées collectivement par les gens qui sont directement touchées par celles-ci, c’est-à-dire la population. La consultation du ministère est peu profonde et ne permet pas de mesurer efficacement ce que les gens souhaitent : ce n’est pas acquis que tout le monde veut des coupures dans les services sociaux lors du prochain budget et ceci n’est pas mesuré par le ministère. Mais au final, c’est juste symptomatique de la forme actuelle de la démocratie représentative.

    Il y a bien sûr une question de compétence qui permet de voir la possibilité ou non d’une solution et d’approfondir la mise en place concrète d’orientations, mais il y a aussi des considérations idéologiques et des intérêts précis qui dictent qu’un groupe va préconiser une solution au détriment d’une autre et pas toujours vers le bon endroit. Et quand tu dis que “Parfois un leader doit voir à long terme et prendre des décisions qui vont dans le sens contraire de la volonté populaire. C’est même absoluement nécessaire et vital.”, ça me fait un peu penser à une dictature “éclairée”…

    Pour les manifs et tout, c’est clair que ça ne représente pas toute la population mais ça en représente une bonne partie, tout dépendant de la grosseur de l’enjeux et de sa portée dans la population. Et c’est là qu’on voit quels groupes d’intérêts que le gouvernement choisit de prioriser… Je pense qu’un manif ou toute forme de mobilisation qui chercher à rejoindre la population est beaucoup plus ancrée dans la population que le lobby du CPQ ou de l’IEDM, qui axe leur moyen d’action sur la discussion et les rapports de force sur quelques individus qui possèdent le pouvoir. À mon avis, il faut décentraliser vers le bas et préconiser une éducation citoyenne qui vient avec.

    Si ce n’est pas tous les gens qui payent des impôts, c’est que ce n’est pas tout le monde qui a les moyens de le faire (ou bien ils ont tous les moyens et ils vont dans des paradis fiscaux ;) ). Et je pense que ceux qui ont peu de moyens ont parfaitement leur mot à dire sur la façon dont la société est agencée et fonctionne, surtout si la plupart des décisions se font à leur détriment…

    With love :)

  4. J-M dit :

    Très chère,

    Quand je te parle d’aller à l’encontre de la volonté populaire parfois, c’est parce que l’intérêt à long terme de la population passe par des sacrifices à court terme. -Êtes-vous en faveur d’augmenter tel ou tel tarif madame ? -NONNNNN. -Voulez-vous monter les impôts ? -NONNN. Pourtant à long terme ces actions pourraient être profitables.

    Ta démocratie participative, je vois ça comme le triomphe du communautarisme et de la jouissance à court terme. Chaque groupe va passer à la caisse avec ses demandes qui lui sont propres. Les étudiants veulent la gratuité et font des manifestations dans les rues ? Accordons-leur la gratuité !!! Les fonctionnaires veulent des augmentations et font la grève? Accordons-leur !!! Des écologistes manifestent contre un barrage ? Ne construisons rien ! Pourtant l’intérêt général à long terme commanderait peut-être de refuser ces demandes.

    Je suis contre le fait de décentraliser vers le bas. C’est beau en théorie mais en pratique on ne fait que rajouter des paliers administratifs. Pour une même enveloppe budgétaire, une plus grande part aux frais de gestion et une plus petite part aux services… Regarde l’île de Montréal. Il y a tellement de niveau administratif que c’est un bordel total. Chacun joue au petit roitelet dans son bout de l’île…

    Pas obligé de verser 100 000 $ en impôt pour avoir ”le droit” de dire son opinion. C’est sûr. Sauf que d’un autre côté, quand tu ne contribues pas à remplir les coffres de l’État, c’est difficile de toujours demander de nouvelles dépenses et de nouveaux services et d’être crédible. Tu ne peux pas toujours demander aux autres de payer pour toi.

  5. Redge dit :

    @ J-M : je suis d’accord avec toi que les manifestants ne représentent pas la population. La raison étant fort simple; le gros de la population aime beaucoup mieux s’éffouèrer devant Le Banquier ou Loft Story que d’aller manifester pour le bien commun. Les rares personnes qui vont manifester sont pour la plupart du temps la tranche de la population qui est le plus “éveillé” et qui ne dort pas au gaz comme le reste…

    Pour ce qui est du billet, je doute moi aussi que le gouvernement se mette à tendre l’oreille vers la population pour l’aider à prendre des décisions. Je dis ça parce que dans le système actuel, ça peut difficilement fonctionner. Ya trop de monde et de ministères à gérer et le gouvernement est rendu tellement gros qu’il est inefficace anyway. C’est tellement évident que ça ne peut pas fonctionner qu’on en a la preuve chaque esti d’jours!

    Idéalement, ce qu’il faudrait c’est décentraliser le pouvoir et avoir des communautés locales qui peuvent s’auto gérer tout en restant ouvert sur le monde. Il faut aussi avoir une économie plus locale.

    À ce moment là, on pourra avoir une moyen quelconque d’intervenir dans la prise de décision car il y aura beaucoup moins à gérer.

    Dans 100 ans, on va probablement rire de l’époque où une poignée de personne dirigeaient des millions d’individus.

  6. [...] tentative d’utilisation du potentiel démocratique du web (un texte que j’ai co-signé ici, et un billet post-mortem d’Yves Williams ici). En somme, le PLQ reste assez hermétique [...]

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