Eva Clouet est une étudiante en master 2 de Sociologie à l’université Toulouse II et aborde le thème de la prostitution dans le cadre de son mémoire. Dans son livre “La prostitution étudiante à l’heure des nouvelles technologies de communication”, elle commence un travail de défrichement. En effet, très peu de documentation sérieuse existe spécifiquement sur la question de la prostitution étudiante en France ou au Québec, les divers organismes peinant à fournir des données précises sur la question. Selon le syndicat étudiant français SUD-étudiants, on estime que 40 000 étudiant-es se prostituent en France. Dans son livre, Eva Clouet aborde la catégorie, loin d’être majoritaire, des escortes occasionnelles passant par le web pour avoir des clients et qui se gardent quelques réguliers. Elle conclue que ce type de prostitution, même si moins destructeur pour la femme que les autres types de prostitution, reste quand même intégré dans un shème de domination masculine et économique à proscrire. En effet, un débat fait rage entre 2 principaux courants sur la question de la prostitution : les abolitionnistes, qui souhaitent voir une société sans prostitution, et les réglementaristes qui voient la prostitution comme un travail comme un autre qu’il faut faire entrer dans un cadre législatif.
Pourquoi certain-es escortes cherchent des clients à travers le net? Selon l’analyse qu’Éva Clouet a fait des divers réseaux sociaux et selon les entretiens qu’elle a tenue avec quelques prostitué-es, le net est un lieu discret et les policiers n’en font pas une priorité de lieu d’intervention pour arrêter les gens pour racolage. De plus, le net laisse une marge de manoeuvre, selon les interviewé-es, pour mieux sélectionner et choisir leur client en discutant au préalable et en établissant une relation de confiance fondée sur leurs limites et besoins. Ils et elles peuvent utiliser le net (via les blogues personnels, les forums, les sites de réseautages) comme vitrine pour détailler leurs préférences sexuelles, leur tarif, leur attente via la rencontre et le comportement du client ainsi que la nature du service qu’ils et elles offrent. Dans son cadre de recherche, Eva Clouet se penche surtout sur les étudiant-es faisant parties des “prosituté-es occasionnel-les” qui se montent une écurie de “réguliers”. Ce type se prostitution se fait habituellement en complément à une activité professionnelle ou étudiante et le net aide à mener cette double-vie, la plupart de ces prostitué-es ne dévoilant pas à leur milieu qu’il ou elle se prostitue. De plus, ce type de prostitué-e travaille souvent de façon indépendante, sans proxénète (pimp), et selon les interviewées dans le livre, elles donnent des espaces de rendez-vous neutres (hotel ou autres) pour leur rendez-vous avec un client. Une des principales caractéristiques de l’escorting via le net semble donc être une plus grande capacité de contrôle sur leur personne et leur client, et un désir des prostitué-es d’aller plus loin que la simple relation tarifée avec leurs clients. L’auteure émet toutefois des doutes quant à la viabilité de cette vision des choses. En effet, bien que la plupart de ces filles et garçons voient leur activité prostitutionnelle comme temporaire, la réalité démontre qu’une fois le doigt mis dans l’engrenage il est dur d’en sortir et que leur situation peut se détériorer.
Bien que la grande majorité des escortes étudiantes en ligne peinent à payer leurs études, les prostitué-es dans l’enquête d’Éva Clouet viennent de différentes classes sociales et ont des aspirations/motivations divergentes. Elle cerne 3 grandes catégories de prostitué-es étudiant-es. “Pour les unes, la prostitution relève avant tout d’un but utilitaire – gagner de l’argent – afin de poursuivre leurs études. Pour certaines, elle incarne une sorte de “fantasme interdit” leur permettant de rompre avec des valeurs familiales traditionnelles. Pour d’autres enfin, il s’agit plutôt d’une revanche sur les hommes avec qui elles ont entretenues des relations gratuites.”[1]
Pour les étudiant-es interviewé-es provenant de milieu précaire, l’escorting est un moyen de s’en sortir et d’accéder à une classe plus aisée. Ils et elles veulent étudier dans des domaines qui ne sont habituellement pas accessible à leur situation, veulent se permettre de faire des sorties avec leur groupe d’ami-es issu-es de leur milieu d’étude et intègrent, via leurs clients appartenant la plupart du temps aux classes dirigeantes, des connaissances, des façons de parler et des réseaux de contact utiles pour leurs objectifs de vie. Bref, les clients socialisent ces étudiant-es aux codes en vigueur dans les milieux sociaux favorisés et augmentent leur “capital social”.
Ceux et celles voulant sortir des carcans sont généralement issu-es de milieux familiaux traditionnels et passablement religieux ou conservateurs. Ils et elles évoluent dans un milieu lisse ou le cadre de la sexualité est regardé et contrôlé par leurs parents. Ces jeunes souhaitent ardemment mener une genre de “double vie”, se créer un jardin secret qui répond à leur besoin d’évasion de leur milieu strict et à leur désir d’autonomie. La pratique secrète de la prostitution devient donc un moyen de se créer un espace basé sur le fantasme rien qu’à soi où personne de leur milieu n’a un droit de regard et de contrôle.
Finalement, les étudiant-es ayant été victime de désillusion amoureuse voient la prostitution comme un lieu où elles sont plus respecté-es que les relations gratuites. On les désire, on les veut au point de les payer. Le montant qu’un client est prêt à mettre pour une relation augmente la valeur marchande la prostitué-e et rehausse son estime personnelle, rassuré-es qu’ils et elles sont dans leur pouvoir de séduction. Ces jeunes se voient également comme des éléments utiles dans la vie de leur client : certains hommes frustrés de leur mariage peuvent avoir une relation autre sans risquer que celle-ci les incitent à quitter leur femme ou appelle à toute heure chez l’homme.
Clouet amène différentes conclusions à la fin de son livre. Elle constate que les jeunes qui se retrouvent dans ce type de prostitution ont vécu un parcours de rupture au fil des années. Elle note également que la prostitution étudiante constitue une part entière dans le domaine hétérogène de la prostitution, et que malgré le fait que les enquêté-es vivent positivement leur expérience rien ne garanti que c’est le cas pour tous les étudiant-es, ni que cette vision leur restera dans l’avenir. En effet, bien que les enquêté-es disent être épanouis dans cette activité, leur “choix” s’inscrit dans des rapports sociaux où la domination masculine et économique règne, et qu’il importe grandement de favoriser l’information et la prévention sur la question.
MAJ : j’ai fait quelques modifications dans le texte pour mieux rendre compte de la pensée de l’auteure. En jasant avec quelques personnes je me suis rendue compte qu’il y avait des problèmes de perception sur le fait que l’auteure paraissait (à tort) approuver la prostitution dans son ensemble.
[1] Clouet, Eva, La prostitution étudiante à l’heure des nouvelles technologies de communication, Max Milo Éditions, Paris, 2008, p 117.
[...] This post was mentioned on Twitter by Anne-Marie Provost, MissC. MissC said: RT: @exovirtuelle: Nouveau billet – La prostitution étudiante à l’heure des nouvelles technologies de communication http://bit.ly/5yNGfW [...]
Est-ce que tu crois que ce phénomène existe aussi au QC? Sans juger de la chose, ça semble une belle voie pour ceux et celles qui veulent travailler dans le domaine de manière autonome…
Le phénomène existe aussi au Québec mais rien n’est documenté. J’ai visiter plusieurs organismes sur la prositution (abolitionniste et réglementariste) mais aucuns n’a de données-recherches précises. Je leur ai envoyé mon texte en espérant que ça leur donne envie de plus se pencher sur la question…
Tu as probablement lu ou parcouru le livre de Virginie Despentes “King Kong Théorie”, mais ton article me faisait penser à certains de ses propos dans ce livre (la recherche de clients par Internet, entre autres). Bel article en passant !
J’aime beaucoup ton article, c’est en effet étrange que la prostitution par Internet ne soit pas discuté régulièrement. En fait, Internet est sans doute aujourd’hui le meilleur support pour la prostitution à Montréal, que ce soit pour des escortes étudiantes, des escortes indépendantes (pas affiliées à une agence), ou des escortes enregistrées auprès d’une agence. Les agences sont très présentes sur le web, avec parfois des photos de leurs filles, et leurs mensurations, et le code de certaines pratiques (par exemple, sur un site, à côté d’une fille, on peut lire do greek, ce qui signifie qu’elle accepte la sodomie. Ça limite les mauvaises surprises, les conversations dangereuses live sur les tarifs et les pratiques (dangereuses car illégales de demander un tarif pour l’activité de prostition. Aussi, un site web important et populaire auprès des clients, MERB, permet aux clients de poser des questions, de discuter hockey, et de comparer leurs expériences avec des prostituées. Les escortes peuvent aussi avoir un compte sur MERB et voir comment les clients les notes (sur leur apparence et leur service). Un bon commentaire sur MERB peut la rendre automatiquement très en demande.
Note personnelle: Je suis contente qu’Eva Clouet reconnaisse que ce ne sont pas toutes les escortes qui ont eu une mauvaise enfance ou qui ont subi des abus. Ces clichés m’ennuie à chaque fois que je les vois. Je publie un livre plus tard dans l’année pour justement défaire ces clichés. Et souligner que ce que je trouve très difficile dans la prostition, c’est justement la position d’isolement et de secret. Car ça peut être un fantasme, la double-vie, mais ça épuise, les secrets, beaucoup plus que mille corps de mecs par dessus soi.
(Désolée pour toutes les fautes d’orthographe. J’étais trop occupée à m’inquiéter de ma teinture pour me relire.)